2005.09.16

DESTINATION VENISE !

Plutôt que d’aller croupir sous les lustres dorés du Vatican dans l’espoir vénal d’apercevoir le pape, comme pour tenter de gagner un peu d’éternité qui n’existe pas, j’ai délaissé mes femmes le temps d’un week-end à... Venise ! Ville magique et lunaire qu’il ne faut jamais aborder accompagné - sinon de quelques ouvrages bien pensés, comme les mémoires de Casanova, par exemple. Venise est aussi le sanctuaire de Philippe Sollers qui nous délivra de nos antiennes certitudes l’espace d’un pavé de plus de quatre cents pages, sobrement nommé Dictionnaire amoureux de Venise.

Livre d’un amoureux de la cité lacustre ou manuel d’un homme amoureux dans Venise ? On s’y penchera plus tard. D’abord soulager mon épaule meurtrie par le poids du sac que je porte en bandoulière et qui contient une somme de livres. Montrer mon passeport au préposé d’Air France qui n’en peut plus de lire le bonheur de partir sur le visage des passagers à l’embarquement, lui qui devra rester à Roissy dans la grisaille ambiante.

Une fois calé dans mon siège à bascule, je respire l’antre sable des tentures de la business class et étends mes jambes pour débloquer mon genou. Tirez-vous l’épaule et c’est le genou qui coince. Allez comprendre. En tout cas j’ai bien l’honneur de tirer de mon sac à malices le coffret Bouquins pour étayer ma soif le temps du vol. Et oublier que j’aurai les fesses à plus de dix mille mètres au-dessus du niveau de la mer.

Pierre Daru, comte de son état et académicien (1767-1829) a bravé les silences du labeur infini pour oser conduire un travail de titan en s’attaquant, ni plus ni moins, à l’Histoire de la République de Venise. Voilà qui me laissera moins inculte à ma descente d’avion, pour peu que je parvienne à contenir mon envie de tout lire et que je sache jongler avec la table des matières et passer d’un chapitre l’autre sans me perdre dans les notes et les détails croustillants qui émaillent ces deux tomes. Publiée pour la première fois en 1819, face à la scandaleuse Histoire de ma vie de Casanova - duel d’éditeurs, déjà - cette somme fit d’emblée référence.

Reprise ces temps-ci à partir de la version de 1853, et amputée des passages sur les arts et les lettres, dépassés par leur ancrage dans un temps déterminé, cette histoire frétille d’anecdotes et de conspirations, de secrets d’alcôves et de meurtres sanglants. Elle est aussi empreinte d’un réel amour pour la cité et la magie de la vie qui s’y déroule. Brisée par Napoléon qui la vend aux Autrichiens le 17 octobre 1797, la Sérénissime voit s’évaporer d’un seul coup de crayon presque mille ans d’aristocratie mercantile qui avait conduit la légende.



Pas le moindre trou d’air. Un vol agréable. Sitôt le pied sur terre, embarquement sur le vapporetto et vogue votre serviteur sur les canaux, mer grisée, ciel plombé, odeur moqueuse qui segmente le continent du paradis lacustre... Calfeutré par un hauban en bois précieux, je m’appuie sur mon genou malade pour atteindre le niveau de flottaison. Un œil sur la lagune, un autre sur le Carnet vénitien de Liliana Magrini pour dénicher la perle rare, fuir les derniers touristes qui arpentent les rues comme des essaims de mouches bleues, et surtout ne rien rater. Ne pas oublier. De voir. De regarder au loin, au détour d’un chenal, d’une tour, d’une ogive. Un rayon de soleil couchant se reflétant ici, là... Venise, magique, envoûtante. Toujours Venise...


J’irai prendre mon apéritif sur la terrasse du Danieli dans le jardin aux mille essences. Je m’imaginerai dans l’une des suites à mille euros la nuit. Une déesse dans mon lit. Alors que je suis seul. À Venise. Avec Venise. Comme Claudie Galay souhaite que je la découvre. Seule Venise permet de s’en remettre. De se remettre. De faire le point. D’une histoire toute simple où une jeune femme délaissée trouve refuge dans une pension de la vieille ville ou de cette aventure commune entre un vieux prince russe qui se meurt et un jeune dandy amoureux des livres, coule l’eau douce de la mélopée romantique des âmes perdues qui viennent à Venise tenter de se retrouver, ou de se perdre à jamais dans le (re)flux des sentiments amoureux.


Car Venise est une ville de passage, une ville d’eaux et de ponts, de franchissements et de digressions... Aussi faut-il écouter les étrangers parler de leur vision. De leur amour. C’est le cas de Predrag Matvejevitch, Croate né à Mostar, ville célèbre pour son pont et son histoire, qui s’est amusé à scruter d’un œil poétique et plein d’humour une autre Venise (L’Autre Venise, Fayard) loin des clichés, des convenances. Parti pris diabolique, Predrag a jeté son dévolu sur les coins oubliés, les angles morts, un peu comme Alain Fleischer qui aime à débusquer les sentiments dans l’inter-monde des relations humaines, Predrag a observé les quais, et plus précisément les pierres rouges ou brunes qui les ornementent, les sculptures sans importance, les arbres, plantes, espaces verts miniatures que l’on dépasse sans les voir. En ascète il aura su découvrir Venise comme personne. Et m’aura ouvert les yeux d’une autre manière.

Et moi qui déjà aime à observer le détail dans l’immensité plutôt que l’ensemble, me voilà encore plus en retrait des choses qui bougent et des humains bruyants pour me concentrer sur une lueur reflétée dans l’onyx d’une pierre ou le cristal d’un vitrail oublié dans une venelle déserte.

Nuit câline, nuit de Chine... Peut-être, mais aussi nuit vénitienne, surtout. Nuit bleue, jamais noire, nuit d’étoiles et d’immanences portées au fourneau des jambes galbées de soie. Satin de nuit en pluie d’Arménie pour papier choisi. L’est certainement dans l’âme même de Philippe Sollers qui dispose avec son fameux dico d’une réelle preuve d’amour. Bleue d’une encre unique que l’écrivain achète ici, précisément, pour écrire à la main dans des petits cahiers d’écolier ses romans à jamais universels : Femmes, Portrait du joueur, Le Cœur absolu, trilogie magnifique d’érotisme et d’intelligence, témoignage impossible des relations amoureuses, qui ne doit pas faire oublier Paradis, La Fête à Venise... etc. Sollers est tombé raide dingue amoureux de Venise comme l’on s’embrase au contact de la passion amoureuse. Mais ce qui se détruit au fil des mois chez l’homme et la femme, a perduré depuis plus de quarante ans entre cet homme élégant et la Sérénissime.


Singulier dictionnaire que cet ouvrage que je feuillette comme un journal hédoniste en sirotant un café au Flandrin, le Café de Flore local. Avec quelque cent entrées, de A à Z, le dithyrambique manuel livre ses secrets telle une passerelle invisible qui relierait l’œuvre et son créateur. Tous les livres de Sollers ont été écrits ici, ne l’oublions pas. Laissons-nous aller alors et ne cachons pas notre plaisir de recouvrer ici ou là une allusion à tel ou tel ouvrage précédent que l’on reconnaîtra avec amusement. Gai, référencé, érudit, désopilant, provocant, le contenu n’en sera pas moins élogieux pour la déesse locale.

Cette ville paradoxale qui n’aura de cesse de surmonter les contradictions, cette Byzance de l’Adriatique qui allie si bien le culte du Seigneur et le libertinage n’est que lagunes, lacunes, pleins absolument pleins, vides aussi pleins que ces pleins. Elle respire, elle bat, elle s’annule, elle est modelée sur un souffle. Elle respire cette ville-humaine, cette ville-femme. Fatale. Futile. Féerique aussi. On est loin de l’outre-tombe de Chateaubriand. Et des prostituées qui hantaient les nuits de Rousseau et Montesquieu.


Venise est une ville d’eau, gaie et indisciplinée. Une ville-musée qui brille dans l’antre de sa mort. Promise à une noyade inévitable, brûlée mais jamais vaincue, la Sérénissime garde la tête haute. Et le cœur léger.

Il est dix-sept heures. Ce lundi de Pâques touche à sa fin. Mon avion m’attend. Adieu Venise. Opéra de vibrations. Splendeurs des mondes. Je m’en retourne dans le réel impossible...



Pierre Daru, Histoire de la République de Venise

Liliana Magrini, Carnet vénitien

Claudie Galay, Seule Venise

Predrag Matvejevitch, L’Autre Venise

Philippe Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise

// posted by jsv @ 14:26

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